Textes

Au sujet d’une installation dans le Nouveau Hall de La Criée à Marseille, juin 2018

L’artiste choisit les choses et leur infinis secret et malice. Elle les déplace, les choses, les érotise ; elle les a trouvées et décalées délicatement. Elles garderont la trace de son étonnement. C’est une affaire d’apparitions et de quelques fantômes. Les choses d’Amandine Maillot ont absorbé les êtres et le fauteuil ventru semble digérer son propriétaire absent. Il y a les verts étranges et tendres de plantes aquatiques, les moisissures, les transparences douteuses des bocaux, les bourdonnements à peine audibles, le fil de l’eau… Elle a enfermé les mauvais génies dans des toiles domestiques, et elle a recousu. Puissance de la mainmise d’une artiste qui ne tremble pas ; ses choses, elles a mises au pas ; parfois, elle les brise. « C’est pour en finir avec quoi, avec qui ? » on se demande ; alors que derrière la douceur de ces objets curieux, raffinés, humides, velours et ailes de papillon, meubles ou particules, réinventés avec la virtuosité d’une artisane, il existe une tension, un vrai geste de colère qui nous attrapent. C‘est qu’il s’agit d’une scène qui a sa limite sacrée. Au premier regard, on capte le spectacle dans un face à face grave et amusé. Amandine Maillot dit avec finesse les épisodes inquiétants de nos vies et tord le cou à l’indélicatesse qui est faite à l’enfance avec une calme maîtrise. Elle dit l’inévitable scénario du dégât.

Macha Makeïeff

Denis Montebello, À propos de la série de photographies «L’instant d’après» réalisée en Chine à Jingdezhen par Aman-dine Maillot, 4 mai 2018

La porcelaine que les Chinois ont inventée, c’est en archéologue qu’elle les invente, en découvrant les fossiles qui s’incrustent dans le présent, en photographiant les traces du passé. Des vestiges matériels. Ici des poteries blanches. Qui apparaissent dans l’ombre. Dans le moment qu’elles disparaissent. C’est ce moment qu’elle montre. L’instant d’après. Les derniers témoins viennent de quitter la scène. Dans la précipitation. Ils n’ont pas eu le temps de débarrasser le plancher. Ils ajoutent au désordre. À l’incertitude. On ne saura donc jamais qui peut ainsi abandonner ses œufs. Quelle fourmi, quel oiseau Pihi. Laisser le nid ouvert. Autant de coquilles. Et un poème à faire.

C’est le moment où le cours de l’histoire se brise. Où ce qui n’a pas eu le temps d’exister comme poterie accède au statut de vestige. Où la trace fait de celle qui la cueille et de celui qui la lit des archéologues. L’histoire s’est arrêtée là. Là commence l’archéologie. Elle choisit le noir et blanc, joue de l’ombre et de la lumière. De ce qui se tramait dans le secret, du secret éventé. Éventré. Elle constate l’effraction. Elle ne l’empêche pas. Elle ne la répète pas non plus. Tout a déjà eu lieu. Il y a un instant et il y a des siècles. C’est de la visite d’ateliers. Des ateliers miraculeusement ouverts, ouverts pour personne. Viennent de partir ceux qui y travaillaient. En catastrophe. Elle filme la catastrophe. Le nid pillé, les coquilles. L’histoire brisée dans l’œuf.

Elle a transformé, en le photographiant, l’atelier en grotte. En traçant son chemin dans l’ombre. En cherchant sa stèle. La forme. Le moule. Elle est entrée, comme Victor Segalen. Pénétrée des mêmes rayons. Les mauvais potiers, et tout le peuple des artisans terrestres, qui accuseront-ils maintenant que les célestes ont quitté la scène ? Qui pour porter le fardeau de l’imposture et de la nullité ? Qui pour rayonner ? Et qui pour le dire ?

Ondine Bréaud-Holland

UNE FORME DE VIE

Je connais le travail d’Amandine Maillot depuis longtemps, depuis le temps où, étudiante au Pavillon Bosio, l’artiste qu’elle est parvenait déjà à créer d’étranges atmosphères en mettant en scène des objets familiers. Je devrais plutôt dire les objets d’une famille dont on n’apprendra rien – ni de combien de membres elle est composée ni en qui sont les protagonistes –, mais dont tout pousse à imaginer les drames les plus intimes.
Drame ! N’est-ce pas le terme qu’on utilise pour parler d’une action qui se déroule sur une scène de théâtre ? Amandine Maillot ferait ainsi partie de ces plasticiennes qui ont retenu la leçon d’Antoine Vitez à propos de l’architecture : « Dans l’abri, on peut s’inventer des espaces loisibles, tandis que l’édifice impose d’emblée une mise en scène. ». Certes, on peut attribuer à la villa Cameline le statut d’édifice, un bel édifice, même, avec ses façades à festons et sa fière allure qui la distingue de ses voisines. Quant à la « mise en scène », elle serait suggérée par la vaste installation prévue par l’artiste pour La Maison abandonnée – puisque tel est aussi son nom – avec ce somptueux lustre posé à terre ou ces multiples surfaces réfléchissantes. Descendu des cintres, le lustre pourrait signifier que la représentation est terminée, alors que le grand miroir rappellerait ces moments, si importants au théâtre, où la comédienne ajuste l’image de son personnage (ici une mariée prise dans les rets d’une psyché). Encore qu’un maléfice ait pu s’abattre sur ces objets indispensables au comédien, rendant leur surface trompeuse, quelque peu défaillante. Le titre qu’Amandine Maillot a choisi de donner à certains de ses miroirs ne l’indique-t-il pas, au demeurant ? (Turbulences dans la refét)

La villa Cameline, un édifice qui n’aurait pas réussi à imposer la mise en scène voulue. C’est ce que l’on déduit si l’on prend en considération que l’accrochage a dû s’interrompre brutalement : ici, des cartons encore fermés, là un aimable fatras d’objets pas tout à fait emballés. À moins que la famille évoquée par la production plastique d’Amandine Maillot ne fit simplement en train de déménager en mars 2020, au moment du premier confinement.
Ainsi, dans la situation présente, celle d’une exposition non advenue, la maison aurait quitté son statut d’édifice pour accéder à celui d’abri. Un abri non pas de personnes, et non des personnages, aussi réels qu’il vous aurez longtemps pour imprégner le lieu de leurs émotions, pour le modeler avec leurs sentiments. De là, les objets anthropomorphisés, fauteuils, banquettes et assiettes usées, ces sphères d’adhérence entre ce qui aurait été leur propre volume de vie, s’ils ne s’étaient enfermés. Dans la Poétique de l’espace, Gaston Bachelard écrivait : « La maison vécue n’est pas une boite inerte. L’espace habité transcendé l’espace géométrique ». En parcourant mentalement l’exposition, ce sont les espaces physiques d’une noble habitation que l’on découvre, avec son vestibule, son double salon, son élégant escalier et ses chambres à l’étage. Mais rien n’empêche de sortir du schéma éprouvé pour donner à ces pièces de nouvelles destinations, loisiblement, indéfiniment. Georges Perec s’était employé à réinventer l’espace domestique dans Espèces d’espaces, libérant ainsi son imagination créatrice. À chaque pièce répondant un jour de la semaine et non plus une fonction particulière, plus ou moins fondée sur des pratiques culturelles. À la villa Cameline, ce serait plutôt à un affect que chaque pièce ou chaque recoin répondrait : de la joie de la tristesse. Cabine d’introspection si l’on exum qu’Amandine Maillot a d’ailleurs donné à la bonneterie disposée sous la cage d’escalier.
À propos d’imagination créatrice, il est des œuvres littéraires auxquelles je ne peux m’empêcher de penser lorsque je m’immerge dans l’univers de l’artiste ; des œuvres qui appartiennent à présent au registre du fantastique. La Cafetière de Théophile Gautier par exemple, où, comme l’a bien montré Adrien Goetz, « la chambre devient vivante et le personnage endormi perd toute consistance propre ». On aura beau chercher un corps ou un visage dans les multiples dessins de l’artiste, aucun n’apparaîtra entre les lignes qu’elle a soigneusement tracées. On parle du pied d’une table ou du bras d’un fauteuil. Imputons donc la disparition des êtres humains à cette figure de style, nommée catachrèse, qui autorise à donner aux objets inertes les attributs du vivant. Et cela en leur conférant un surcroît d’expressivité.
Or, sous les mains d’Amandine Maillot, l’expressivité serait devenue non seulement effective – même figé, le mobilier s’est bel et bien animé –, mais aussi diffuse et intense, car ce qui se passe au sein des formes finies vaut autant que ce qui se passe entre elles. En transformant la villa Cameline en un espace ambianciel, comme on le dit aujourd’hui dans le domaine de la phénoménologie, l’artiste montrerait que l’expressivité peut se donner sur le mode gratuit, dans une forme de vie que nous « percevons » immédiatement et à laquelle nous réagissons selon notre sensibilité.
Recréer des expériences pures, peut-être est-ce cela le rôle de l’art. Et ce que l’artiste veut nous dire avec toute la force qui l’anime.

Hélène Fincker

LE TEMPS EST AVEC NOUS

LA NON-EXPOSITION

Amandine MAILLOT

20 mars-20 avril 2020

GENÈSE DE L’EXPOSITION

Amandine découvre la Maison abandonnée en 2015.

Je découvre Amandine en 2017, alors qu’elle vient me présenter son projet longuement réfléchi et quasiment abouti.

Elle n’a pas fini sa présentation et je sais déjà que le projet est fort, pertinent, et que je vais l’accepter.

C’est sous une pluie battante, en mars 2020, que l’on décharge un premier camion de vingt mètres cubes. Il ne contient qu’une partie de l’exposition ; un second véhicule du même volume arrivera deux jours plus tard.

La pluie torrentielle, d’une violence rare, impose un rythme de travail véloce. Le camion coincé dans l’impasse bloque la rue et ce déluge à la mérite de stopper toute circulation.
À 13 heures, le déchargement est achevé et la pluie s’arrête net. Une voiture se présente au fond de l’impasse, imposant au camion de manœuvrer.

Le déballage des cartons débute. Surgissent des journaux froissés, des artefacts que l’artiste réinterprétera pour leur donner un nouveau sens.

Subitement, des informations lointaines, venues de Chine, se rapprochent et se font entendre : un virus ravageur décime la population mondiale. Des nouvelles inquiétantes annoncent des mesures inédites : respecter une distanciation physique, et nos édiles politiques profèrent des termes guerriers.

L’exposition prend forme. Des installations monumentales s’érigent dans l’espace. Les caisses dévoilent des pièces étranges et sublimes. Il ne faut pas moins de six personnes pour monter l’une de ces œuvres par l’étroit escalier de la Maison abandonnée.

Un matin, le couperet tombe. Un mot nouveau, tranchant comme un sabre, vient enrichir notre vocabulaire et immobiliser la planète : confinement. Une onde de choc ; on reste sonné. Un mot glaçant, désormais acquis et redondant. Le virus va monopoliser tout l’espace d’information, devenant l’unique sujet des médias, accaparant nos esprits, modifiant nos modes de vie. Il sonne la fin de la récréation en nous enjoignant de ne plus quitter notre domicile que pour les choses dites essentielles.

L’exposition se fige, inachevée, dans l’attente d’un retour à la normale. Il n’en sera rien. En apesanteur, la Maison abandonnée attend que l’artiste termine l’installation. Mais personne ne viendra et elle n’aboutira jamais. Voir c’est faire exister : je serai le seul visiteur, régulier, de l’exposition.

La fin du confinement a laissé place à la non-exposition.

L’artiste est revenue, mais l’envie s’était étiolée, les circonstances ayant brisé toute dynamique.

Objet fantasmé, transcendé par l’imaginaire, l’exposition fut d’autant plus belle. On la démonta et elle quitta le lieu un jour de grand soleil.

Ne restent qu’une vidéo, des photos, un livret. Et désormais ce livre, où elle s’accomplit. Traces ultimes d’une exposition que personne n’aura vue in situ.

Cette non-exposition se situe à la frontière de deux mondes, elle fait office de trait d’union entre un avant et un après. Les mois à venir confirmeront le bouleversement et le sacrifice de la culture sur l’autel sécuritaire.

Mais le temps est avec nous, la pluie reviendra, et avec elle l’artiste.

Hélène Fincker, propriétaire avec François Fincker de la Maison abandonnée – villa Cameline

Ondine Bréaud-Holland.

Docteur en Arts et Sciences de l’Art à l’École

Supérieure d’Arts Plastiques de

la Ville de Monaco (ESAP)

Da Capo

Ce texte a été réécrit sur une base composée en 2020 pour l’exposition d’Amandine Maillot à la Villa Cameline, exposition qui n’a pu avoir lieu en raison de la crise sanitaire. Comme j’y avais formulé quelques idées qui me semblaient toujours valables, j’ai fait le choix de l’adapter à la situation présente, en le modifiant et en l’augmentant quelque peu. Il accompagnera finalement l’exposition de 2023. Au cours de ces trois dernières années, l’exposition aura été ajustée par l’artiste, qui vit désormais en France et à La Réunion.

Déjà au temps où elle passait son diplôme (DNSEP) au Pavillon Bosio, où j’ai eu la chance de l’accompagner dans son cursus, Amandine Maillot parvenait à faire émerger de tout ce qu’elle récoltait avec soin, d’étranges atmosphères. En mettant en scène des objets familiers, elle y excellait : objets récupérés ici et là puis transformés par quantité de gestes de sa part, réparateurs et délicats le plus souvent (Impermanence), un peu plus violents par moments (Sans titre, Porcelaines cassées). Je devrais plutôt dire « les objets d’une famille » sur laquelle on n’apprend rien – ni combien de membres la composaient, ni quelles en étaient les figures emblématiques – mais dont on imaginait aisément qu’elle avait dû éprouver joie et tristesse, apaisement et colère, et bien d’autres affects encore. Car, comment ces objets, presque scénographiques, fait de leur mode d’être, ne pouvaient-ils pas évoquer toutes sortes de situations, de récits de la vie simplement ?

À propos de théâtre, Amandine Maillot qui se formait à la scénographie au moment où elle étudiait l’art, n’aurait-elle pas retenu la leçon d’Antoine Vitez : « Dans l’abri, on peut s’inventer des espaces loisibles, tandis que l’édifice impose d’emblée une mise en scène. » ? Certes, on peut attribuer à la Villa Cameline le statut d’édifice, de bel édifice même, avec ses festons, sa couleur ocre jaune et son architecture caractéristique qui tranche sur celle de ses voisines. Quant à la « mise en scène », elle résiderait dans la façon dont l’artiste avait décidé en mars 2020 d’investir, avec ses objets en série, chacune des pièces de La Maison abandonnée – puisque tel est son second nom. Savamment assemblés, ils auraient pu raconter la vie d’un collectionneur néari l’esprit refait (Cabinet de curiosités) ou celle d’une comédienne ajustant son personnage avec précision (ici une mariée prise dans les rets d’une psyché). Encore qu’un maléfice ait pu se glisser dans ces drôles d’« accessoires », rendant leur surface trouble, voire troublante pour celui qui cherche à s’y refléter. Turbulences dans le reflet, beau titre en effet d’une pièce réalisée par Amandine Maillot !

La Villa Cameline, un édifice où tout s’est donc interrompu brutalement. Ici, des cartons encore fermés, là un doux fatras d’objets à peine déballés, et c’est ce qu’on pouvait voir dans une vidéo-témoignage réalisée en ce lointain mois de mars 2020 quand Amandine Maillot commença à installer ses pièces. À moins que cette agitation – version moins réaliste mais plus assumée –, ne fût celle d’une famille en train de déménager. Ainsi, dans la situation antérieure, celle de l’exposition jamais réalisée, la maison aurait quitté son statut d’édifice pour accéder à celui d’abri. Un abri protecteur des personnes, et non des personnages, auraient vécu trois années au point d’imprégner le lieu de leurs émotions, de leur vécu finalement net. De là, des objets anthropomorphisés, fauteuils (Rock en Chair), banquettes et autres assises témoignaient par leur présence insistante qu’il y a eu des habitants (mais où sont-ils passés maintenant ?). On parle du pied d’une table ou du bras d’un fauteuil. Imputons alors leur disparition à cette figure de style, la catachrèse qui autorise à donner aux objets inertes les attributs du vivant : en leur conférant, ce qu’Amandine Maillot a parfaitement compris depuis qu’elle en fabrique avec obstination et intuitu, un surcroît d’expressivité.

Dans La Poétique de l’espace, Gaston Bachelard écrivait : « La maison vécue n’est pas une boîte inerte. L’espace habité transcendé l’espace géométrique ». En parcourant l’exposition, ce sont les espaces physiques d’une noble habitation que l’on découvre, avec son vestibule, son double salon, son élégant escalier et ses chambres à l’étage ; tous à présent remplis de photographies, dessins, sculptures et autres « choses rares », reliques, un par un, par une jeune femme, artiste jusqu’au bout des doigts, si l’on songe à l’atteinte qu’ont accompagnée chacune de ses décisions artistiques, à ces 15 000 caisses de porcelaine par exemple, qu’elle a coulées et émaillées au fil des mois. Grâce à son art – au sens de l’acte –, on sortira du schéma classique de la maison, celui qui occupe nos pensées habituellement. On accordera à ces pièces de nouveaux rôles, de nouvelles destinations. Dans Espèces d’espaces, Georges Perec s’était amusé à réinventer l’espace domestique, laissant libre cours à son imagination. À chaque pièce, correspondant un jour de la semaine et non plus une fonctionnalité particulière, plus ou moins inscrite dans les pratiques culturelles en vigueur. Dans la maison où Amandine Maillot aura installé et réinstallé ses trésors (car il faut voir comme elle les amoncelle !), ce serait plutôt à une méditation sur l’existence que chaque pièce ou chaque recoin répondrait : de ce que nous pouvons connaître de la psyché (Narcisse) à ce que nous tenons pour inconnu (Errance), de notre lien profond avec la nature (Nymphéas, Photosynthèse) à l’état fragile de toute chose sur terre (Disparition), de ce que la beauté doit intrinsèquement au temps (Kintsugi) et – pour ne dévoiler que quelques-unes de ses pensées – de ce que le temps permet de révéler sur le plan esthétique (Itinéraires souterrains).

En ce qui concerne l’imagination créatrice, il est des œuvres littéraires auxquelles on ne pourra s’empêcher de penser lorsqu’on s’immergera dans la grande installation de l’artiste, des œuvres que l’on range dans le domaine du fantastique. La Cafetière de Théophile Gautier par exemple où, comme l’a bien montré Adrien Goetz, « la chambre devient vivante et le personnage endormi perd toute consistance propre ». Car on aura beau chercher un corps ou un visage dans les dessins d’Amandine Maillot, aucun n’apparaîtra entre les lignes qu’elle a soigneusement tracées. Je disais que les habitants auraient pu quitter la maison, peut-être sont-ils seulement en train de rêver en ayant perdu « toute consistance propre ». Mais rêver de quoi exactement ? À une telle question, je crois qu’Amandine Maillot pourrait alors répondre : de la rencontre de Lucrèce et de Freud, du philosophe-poète et du psychanalyste ; de là, des branches et des bois de cerf greffés sur des objets du quotidien (Sève), rendus ainsi plus vivants encore ; de là, ce que des vidéos et autres images feront également voir, des particules de matières conférant une inquiétante étrangeté à tout ce qui advient (Vanité).

Avec l’artiste, l’expressivité serait devenue non seulement effective – même figée, la matière est bel et bien animée – mais diffuse et intense, car ce qui se passe au sein des formes, fixes ou en mouvement, vaut autant que ce qui se passe entre elles. En transformant la Villa Cameline en un espace atmosphérique, comme le disent aujourd’hui les philosophes-phénoménologues, Amandine Maillot montrerait que l’expressivité peut se donner sur le mode gratuit, dans une forme de vie que nous « percevons » immédiatement et à laquelle nous réagissons selon notre sensibilité propre. Comment le spectateur se sentira-t-il à la Villa Cameline, pris par une telle profusion d’éléments sensibles, soumis à tant d’invitations à se plonger dans ces deux infinis que sont le grand et le petit ? Je ne le sais pas et Amandine Maillot ne se pose pas la question, convaincue, comme elle le dit si bien, qu’habiter une chose, un corps, une maison, relève de notre aptitude à être présent au monde. Si nous l’avons été d’une drôle de façon ces derniers temps, peut-être devrions-nous faire le vœu d’y parvenir (Promesses suspendues).

D’une épaisseur à l’autre, 2023

Et si, à la Villa Cameline, Lucrèce, le philosophe-poète, avait rencontré Freud, l’inventeur de l’inquiétante étrangeté ? Il se serait tourné vers les représentations de la nature – des cyanotypes aux vidéos – en rappelant que tout n’est qu’assemblages précaires et beauté provisoire. Quant à Freud, il se serait dirigé vers les installations et dessins présentés en nombre, en soulignant les énigmes qu’ils posent aux regardeurs. Puis tous deux, se déplaçant des pièces de la Villa du bas vers celles du haut – d’une épaisseur à l’autre – se seraient laissé emporter par les œuvres disposées avec soin par l’artiste. Et, touchés par tant d’objets réalisés en série, et pris par une telle atmosphère, ils auraient rêvé de Bachelard ou de Merleau-Ponty. Car ce sont les penseurs qu’apprécie Amandine Maillot, ceux qu’elle nous suggère de relire, par petites touches, à l’image de son travail minutieux et précis. Travail un brin scénique, à l’image de cette maison qui, D’une épaisseur à l’autre, inaugure la saison 2023-2024

Ondine Bréaud-Holland

Amandine Maillot et son pas de côté, 2025

Adrien Bossard

Conservateur du patrimoine, spécialiste de l’Extrême-Orient

Musée des Arts Asiatiques.

Amandine Maillot est une plasticienne dont le travail explore les notions de mémoire, de transformation et de transmission à travers des installations mêlant objets du quotidien, mobilier ancien, céramique, dessin, photographie et vidéo. Son approche artistique est profondément marquée par une sensibilité à l’impermanence des choses et à la charge émotionnelle des objets familiers. Il y a quelque chose de très asiatique dans ses créations, notamment dans son processus de collecte. Elle puise en effet son inspiration dans des objets qu’elle découvre au hasard, souvent dans la rue, et pour lesquels elle ressent un coup de foudre. Témoins silencieux de vies passées, ils deviennent les éléments centraux de ses œuvres, servant de passerelles entre les époques, et invitant à une introspection sur notre propre histoire et héritage. Des choses que l’on ne regardait plus deviennent des supports de contemplation. En faisant un pas de côté, elle magnifie l’imperfection.

Son rapport à l’art asiatique s’est notamment manifesté lors de sa participation au programme post-diplôme “Kaolin” de l’École Nationale Supérieure d’Art de Limoges. Ce programme l’a amenée à travailler entre Limoges et Jingdezhen, en Chine, deux villes emblématiques de la porcelaine. Cette expérience a enrichi sa pratique de la céramique, lui permettant d’intégrer des techniques et des esthétiques asiatiques à son travail. Celui-ci a été présenté au musée départemental des arts asiatiques à Nice dans l’exposition Esprit d’harmonie (14 décembre 2018 – 10 février 2019), où Amandine Maillot s’est démarquée par son sens de l’espace, son intelligence esthétique et sa capacité à innover, avec entre autres cette remarquable peau de porcelaine.

À travers ses œuvres, Amandine Maillot interroge la manière dont nous habitons nos existences et les enveloppes qui nous composent, qu’elles soient physiques, émotionnelles ou culturelles. Son exposition D’une épaisseur à l’autre, présentée à la Maison Abandonnée [Villa Cameline] à Nice (16 septembre – 14 octobre 2023), illustre cette démarche en explorant les liens entre le corps, l’autre et le monde. En somme, le travail d’Amandine Maillot se situe à la croisée des cultures et des temporalités, mêlant influences occidentales et asiatiques pour créer des œuvres d’une profonde beauté. 

Alain Ramette, 2025

 

directeur de l’Institut français de Yokohama (1995-1998)

directeur-adjoint de l’Institut français de Tel-Aviv (1998-2002)

directeur-adjoint de l’Institut français de Kyoto et de la Villa Kujoyama (2006-2009)

directeur de l’Institut français de Iasi, Roumanie (2012-2016)

directeur de l’Institut français d’Oran (2016-2020)

J’ai eu l’immense bonheur de découvrir les travaux d’Amandine Maillot à Nice, Villa Cameline – la Villa abandonnée -, magnifique lieu créé par Hélène Fincker.

C’est dans cette vénérable maison, où se mêlent aux visiteurs les esprits bienveillants qui l’occupent, que l’on pouvait découvrir les trésors réunis par leur créatrice.

D’où viennent-ils, sinon d’un atelier situé, sans doute, dans une forêt profonde, chaude et humide, secrète, comme celles que j’ai eu la chance de parcourir au cours de ma vie japonaise… Le génie d’Amandine Maillot est de pouvoir créer des mondes à la hauteur des mythes et légendes du Japon, elle qui n’y a pas (encore) vécu. On la devine, parcourant en esprit ces espaces lointains, à la rencontre des êtres invisibles qui les peuplent, recueillant au passage les traces de leur existence. Elle est de ceux qui – au-delà de l’enfance – continuent à deviner, sentir, la présence en certains lieux de ceux que l’on appelle YOKAI au Japon : fantômes, esprits, démons, créatures monstrueuses, petits dieux indigènes, objets « habités », créatures bienveillantes, hostiles ou simplement indifférentes.

Les créations d’Amandine Maillot évoquent en moi le souvenir d’errances nocturnes, au cours desquelles on découvre par hasard – au détour d’une rue, d’un chemin -, un vieux temple, une auberge abandonnée ou une cabane oubliée, possible palais d’un esprit espiègle. On y verrait bien les fauteuils bossus d’Amandine, où se prélasseraient lutines et lutins après avoir dansé toute la nuit et brisé la vaisselle (magnifiques installations vues à la Villa abandonnée).

Les objets créés par Amandine Maillot sont des mystères rapportés de mondes merveilleux et l’imagination s’emballe à leur vue : qui a bien pu parer d’or des branches mortes, ainsi rendues à la vie ? Quels visages se sont-ils reflétés dans d’aussi insolites miroirs ? D’où viennent ce que l’on devine être les écailles d’un dragon, les larmes d’une fée mélancolique, la canne et l’ombrelle d’un magicien ?

C’est toute la magie de la Nature qui nous est rendue avec ces créations d’une précision extrême, d’une technicité remarquable, d’une beauté absolue. On veut ignorer comment tout cela est fait (autrement que par magie) et demeurer éternellement sous le charme de ce que l’on découvre à la vue de ces créations nombreuses, généreuses, attachantes. On est charmé, au sens magique du terme.

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